Paris Coulisses

L'envers du décor et les secrets de la Capitale

Quelles pépites recèlent les arcanes de la Bibliothèque nationale de France ? Quels joyaux se dissimulent derrière ses portes secrètes ? Les conservateurs lèvent le voile sur les livres, objets, dessins précieux de l’institution. Visite guidée.La Bibliothèque nationale de France (BnF) s’emplit, sur ses différents sites (dont François-Mitterrand, Richelieu et Arsenal) du murmure des siècles, des pages lues, de l’aura des pépites qu’elle recèle dans ses arcanes, à l’abri des regards, pour les prémunir de toute détérioration. Autant de joyaux accessibles aux chercheurs ou visibles lors d’expositions exceptionnelles. Parés du silence sacré de leur fonction, les conservateurs confient : « Face à leur majesté, l’humilité nous envahit. » Parmi eux, Jean-Marc Chatelain, directeur de la Réserve des livres rares, à François-Mitterrand, conte ses merveilles, conservées dans le « magasin » à hygrométrie constante (18 °C, 55 % d’humidité). « Nos 200 000 volumes se composent uniquement de documents imprimés, de Gutenberg à nos jours », explique-t-il. Ainsi extrait-il d’une boîte en carton, la mythique Bible de Gutenberg (1455), tout premier livre imprimé en Occident ! À ses côtés, il dévoile le fascinant Atlas de la Lune (1647), de l’astronome polonais Hevelius, avec ses gravures sur cuivre peintes à la main : un exemplaire exceptionnel, offert à Louis XIV. Enfin, il révèle une impressionnante collection de tracts de mai 1968 ; évoque aussi des documents sur la guerre d’Algérie, des journaux clandestins de la Résistance, etc. Quant aux ouvrages « contemporains » ? « Il s’agit souvent de livres d’artistes, enrichis d’oeuvres, telle une anthologie de L’Histoire naturelle de Buffon, offerte par Picasso à Dora Maar, complétée d’une quarantaine de créations du peintre. » Autant de curiosités à retrouver lors de l’exposition Éloge de la rareté (lire encadré ci-contre).  ARCHIVES DE LA BASTILLE Plus loin, sur la petite et précieuse bibliothèque de l’Arsenal, fameuse pour ses époustouflants salons peints du xviie siècle, Bruno Blasselle, son directeur, règne en maître. Aux côtés d’un évangéliaire (xe) ayant appartenu à l’abbesse sainte Aure ou du Grand Armorial équestre de la Toison d’or (xve), le conservateur dévoile une liasse anarchique de feuilles manuscrites : les fameuses « archives de la Bastille ». « Ce sont tous les dossiers – interrogatoires des prisonniers, lettres de demande de sorties, correspondances, etc. – des détenus, de 1666 à la Révolution. Retrouvés dans les fossés autour de la forteresse, nettoyés, microfilmés, numérisés, ces documents constituent une source précieuse sur la vie au xviiie siècle ! », dit-il.Dans l’antre de la grandiose Richelieu – l’historique Bibliothèque nationale –, Guillaume Fau, chef de service des Manuscrits modernes et contemporains, feuillette une somme de carnets de brouillons, sur lesquels court une écriture serrée. Parmi les ratures, les renvois, les lignes opaques, l’on devine les noms d’Albertine, de Charlus, de Swann et de Combray : il s’agit des manuscrits d’À la recherche du temps perdu de Proust, des toutes premières ébauches jusqu’à la mouture définitive, envoyée à l’imprimeur. L’émotion de Guillaume Fau, dont le service possède, parmi d’autres, des manuscrits de Diderot, Hugo, Zola, Stendhal, Sartre et Céline, est palpable. CARTES AUX TRÉSORS Pour autant, les trésors de la BnF ne sauraient se réduire à la seule écriture. Dans les collections, vivent aussi images, objets, photos, etc. À Richelieu, le département des Estampes et de la photographie – 15 millions d’oeuvres –, recèle ainsi d’autres documents extraordinaires, gravures, jeux de cartes, dessins, affiches et photographies originaux. Quelques couloirs plus loin, une porte s’entrouvre sur de fabuleuses cartes aux trésors. Ce sont des « portulans », ces cartes nautiques du Moyen Âge, sur parchemin, richement enluminées, truffés d’informations, en dessins colorés, sur la politique, l’économie, les moeurs des indigènes. « Nous en possédons 400, soit un tiers de la production mondiale », dit, fier, François Nawrocki, directeur adjoint du département Cartes et plans. Parmi ces mappemondes, astrolabes et boussoles, l’homme désigne aussi d’autres pépites : « Voici le plus ancien globe céleste, qui date du xie siècle, ou encore un fac-similé du globe terrestre de Behaim (1492), le seul sans l’Amérique. » APPAREILS D’ÉPOQUE Retour à François-Mitterrand. Au 17e étage de la tour 3, une forêt de pavillons, gramophones, scopitones, consoles de jeu préhistoriques, appareils hybrides, emplissent la salle Charles Cros, du département Audiovisuel. « Pour faire écho à nos collections de plus d’un million de documents – 78 tours, microsillons, CD, documents multimédia –, nous avons conservé les appareils d’époque », indique Xavier Loyant. Ce conservateur nous révèle ainsi d’incroyables machines, tels le Pathégraphe, avec son gros rouleau, pour apprendre les langues ; ou encore le Pathéconcert, impressionnant meuble à musique, finement sculpté. Mais aussi les fameuses Urnes de l’Opéra, enterrées dans les sous-sols du Palais Garnier depuis 1907, qui contenaient, scellés en leur sein, des disques et un gramophone, censés être découverts un siècle plus tard. Sacré legs ! Enfin, au département Arts et spectacles, avec sa collection d’affiches, programmes, accessoires, etc., relatifs à la danse, au théâtre ou encore au cirque froufroutent des étoffes, rutilent des tissus, bruissent des dentelles : 6 000 costumes témoignent de ces arts éphémères, convoquent les techniques, la démesure des créateurs. Ainsi, le directeur, Joël Huthwohl, dévoile-t-il, parée de perles, la robe d’influence byzantine que portait Sarah Bernhardt dans Theodora ; les costumes déjantés, imaginés par Decouflé pour la cérémonie d’ouverture des Jeux olympiques d’Albertville, les apparats de plume du Lido. Ou encore la « petite robe noire » de Piaf, à retrouver dans la grande exposition consacrée à la chanteuse au printemps 2015 (site François-Mitterrand). À tout rompre, le coeur et l’âme de la Bibliothèque nationale vibrent décidément sous les mille et une histoires de ses archives.
Partie intégrante du paysage parisien, l’ancienne ligne de chemin de fer la Petite Ceinture charrie son lot de fantasmes et d’histoires. Petite promenade à la découverte de ses richesses naturelles, de ses gares réinventées.Deux lignes parallèles de ferraille, plantées d’herbes sauvages, parsemées de fleurs anarchiques au printemps, qui, sur le ballast et les traverses, reprennent leur droit. Partout dans Paris, la Petite Ceinture, ancienne voie de chemin de fer encerclant la capitale, construite au xixe siècle et fermée en 1993, serpente sur 32 km, surgit sur un pont, à l’orée de longs tunnels, dévoile, en pointillé, ses rails. Patrimoine urbain, partie intégrante du paysage parisien, cette « belle aux voies dormantes », friche interdite d’accès, paradis des graffeurs, attire les promeneurs aventureux, qui franchissent en toute illégalité ses barrières hasardeuses, pour un petit bout de chemin de fer. Aussi célèbre que mystérieux, le lieu suscite son lot de fantasmes, mêle ses mythes à la réalité. Y vivrait ainsi un ermite, ex-employé de banque, déçu de la société, à l’abri du monde « d’en haut ». Surtout, dans ce havre de la biodiversité, grouille sous ses grandes voûtes arborées, sur ses talus boisés, un étonnant vivier végétal et animal : millepertuis, réséda, champignons, orties, lézards, renards, rongeurs, hérissons, chauve-souris… Comment, dès lors, apprivoiser ce patrimoine ?IDÉES ET ACTIONS FOURMILLENTDans le 16e arrondissement, le tronçon de la ligne d’Auteuil (porte d’Auteuil-porte de la Muette), a ainsi été transformé en sentier nature d’1,2 km, lieu de refuge de la vie sauvage dépourvu de ses rails, ouvert en 2004. Dans le 15e, entre Balard et la rue Olivier-de-Serres, il suffit de suivre les lignes métalliques, pour découvrir, au fil d’un segment d’1,3 km inauguré en 2013, des richesses naturelles : plus de 220 plantes et animaux, répartis en divers milieux (lisière, prairie, etc.).Les seules préservations naturelles, ne sauraient pourtant, à elles seules, dessiner le visage actuel de la Petite Ceinture. Certaines de ses 34 gares connaissent ainsi une seconde vie, comme celle de Charonne, rue de Bagnolet (20e), réinventée au milieu des années 1990 par des étudiants des Beaux-Arts, en salle de concert mythique. La Flèche d’Or (du nom du train reliant Paris à Londres, de 1926 à 1972) vibre aux sons branchés du pop, rock, folk, électro, hip-hop, etc. À l’autre bout de Paris, la gare de Passy, chaussée de la Muette (16e) abrite La Gare, un restaurant semi-gastronomique et tout près de là, le Mary Goodnight (rue d’Auteuil), bar à cocktails-restaurant thaï, sis dans la gare d’Auteuil.C’est pourtant dans le 18e que s’aménagent les modifications les plus substantielles. Porte de Clignancourt, il y a dix ans : dans ce quartier bigarré et dense, à deux pas des Puces, une bulle de nature tout en explosion de fleurs, de senteurs, de fruits, de légumes a éclos. Ce sont les Jardins partagés du Ruisseau, éden étiré le long des rails. Son fondateur et président, Denis Loubaton, explique : « J’habitais à proximité de cet endroit, devenu une décharge. Il y avait urgence. » Aujourd’hui le lieu, champêtre, accueille les écoles du quartier et quelque 400 adhérents bénévoles, à la main verte, qui cultivent ici leur lopin de terre et font volontiers visiter au public, ce brin de campagne.UN JARDIN, UN BAR ÉCOLOSur le quai d’en face, de nombreuses tablées se prêtent à la convivialité, à l’apéro. Nous voici à La Recyclerie, bar-restaurant au concept en vogue, ouvert en juin dernier, dans la gare Ornano.« Réseau Ferré de France l’a vendue à la ville, qui nous l’a louée », explique Stéphane Vatinel, déjà à la tête d’institutions, telles que Le Divan du monde, Le Glazart, Le Comptoir général ou La Machine du Moulin Rouge. « Le lieu se dédie à l’écologie, au troc, à la consommation équitable, au Do It Yourself, aux 3R (recycler, réparer, réutiliser), avec un angle festif, sexy, non culpabilisant », ajoute-t-il. Dans ce cadre atypique, orné de grandes plantes courant sur les murs et bénéficiant d’une vue sur voies, l’équipe programme des événements « éco-rigolo » : ateliers de réparation de vélo, confection de confitures, « broc-déj », etc. En projet ? Une ferme pédagogique ! Plus loin, la gare de Saint-Ouen, toujours dans le 18e, accueillera enfin, dès l’automne 2015, Le Hasard Ludique. Soit un bar-restaurant à vocation musicale, pluridisciplinaire, doté d’une salle de concert et d’un atelier.Une piste cyclable ? Une Coulée verte ouverte aux promeneurs ? Pour la Petite Ceinture, à chacun, donc, ses ambitions. Jean-Emmanuel Terrier, président de l’Association Sauvegarde Petite Ceinture, explique même : « Nous souhaitons une reprise de la circulation des trains sur une partie du réseau. Cela permettrait, de manière écologique, de désengorger le trafic parisien. Les solutions se trouvent dans la diversification de ses usages. » En perpétuelle harmonie avec le paysage, la ligne, doucement, se transforme.PETITE HISTOIRE DE LA PETITE CEINTURE1852-1869 : construction de la ligne, longue de 32 km et bordée de 34 gares.1862 : ouverture au transport de voyageurs.1900 : pic de fréquentation, avec 39 millions d’usagers, avant un important déclin.1934 : fermeture de la ligne aux voyageurs, au profit du métro et du bus PC. Seul le fret continue.1993 : abandon définitif de la ligne, sauf le tronçon du RER C.OÙ SE RESTAURER LA GAREUne salle de verre et d’acier pouvant accueillir 250 personnes et une terrasse arborée de 300 couverts : l’ancienne gare de Passy a été « réaffectée » en restaurant proposant une bonne cuisine de brasserie. Les plaques des numéros de quais où l’escalier qui menait aux trains ont été conservés. Le lieu fait toujours voyager.19, chaussée de la Muette, Paris 16e (restaurantlagare.com) Plat à partir de 25 €MARY GOODNIGHTEscale asiatique dans cette autre ancienne gare, avec une décoration néo-coloniale et un bar central tout en bois. Et, si la cuisine fleure bon les parfums et épices thaïlandais, Paris n’est pas loin, avec les deux terrasses (chauffées, au cas où…), dont l’une sur le toit. Un endroit idéal pour profiter de cette fin d’été.76, rue d’Auteuil, Paris 16e (marygoodnight.com)Plat à partir de 28 €
Les murs de Paris parlent et livrent leurs couleurs : de quartier en quartier, les artistes investissent les rues, essaiment leur poésie ou leur révolte. Visite guidée non exhaustive des spots capitaux du graff et du street art parisien.Montmartre, rue des Trois-Frères (18e). Bandana sur la tête, façon pirate du bitume, Raphaël, du collectif Haut En Couleur (1), invente à la bombe des paysages sur une façade d’immeuble abandonné, pose ses teintes vives sur aplat gris, dialogue avec les prémisses de cette fresque, peintes quelques  jours auparavant, par le graffeur Lazoo. « Là, on fait un “free style”, explique l’artiste. Une improvisation collective, avec plein d’invités. » Que l’oeuvre se voue à une disparition certaine – effacement, destruction du support ? C’est le jeu. Alentour, dans les ruelles sinueuses, le flâneur aux yeux curieux entendra les murs s’exprimer – collages, pochoirs, tags, etc. Plus loin, ses pas le guideront rue Ordener (18e), juste avant les voies de chemin de fer : sur un long mur, se dessine toute une histoire, non linéaire, du graff, avec des « crews » (« équipes ») historiques, comme 93MC, mêlés à des créations de jeunes « posse » (« bande ») (HEC pour Haut En Couleur, etc.). Lettrages 3D, peintures figuratives défilent sur ce mur coup de poing. à l’instar de ces lieux, tout Paris vibre sous l’assaut de ces oeuvres in situ, poétiques, contestataires, nées de la rue. On traquera alors, en un jeu de pistes, ces « patrimoines » : les pochoirs de Miss.Tic ou Blek le rat, les M. CHAT, les mosaïques façon pixel de Space Invader, les personnages d’André, etc. Pionniers du graff parisien, au début des années 1980, Skki et Jay One expliquent : « Importé des États-Unis, part intégrante de la mouvance hip-hop, le graff s’axait davantage, au début, sur les lettrages. On posait alors au Trocadéro, haut lieu de la culture skate, à Barbès, à Stalingrad, dans des terrains vagues. Il y avait une énergie, une excitation de dingue ! Paris était une plaque tournante mondiale du graff. » Ils parlent même de « démocratisation » culturelle : « Pour la première fois, des oeuvres s’offraient à tous, dans la rue », affirme Jay One. Aux premières loges de cette  petite révolution, Da Cruz, gamin du 19e dans les années 1980, observe les « grands frères », balancer plein pot des couleurs sur les murs de son quartier. Aujourd’hui, ses propres oeuvres, des fresques, de grands visages naïfs  en mode Incas, nuances pêchues et traits forts, entre « Mystérieuses Cités d’Or et Astro  Boy, unifié avec un voyage au Pérou », ornent les murs, rue de l’Ourcq, aux côtés de celles de son pote Marko 93. « C’est vous l’artiste ? Merci ! », s’exclame une mamie, de retour des courses. Da Cruz sourit : « Je viens en paix avec mes bombes de couleur, pour ambiancer les gens ensemble. » VIE DE QUARTIER, GRAFF DE QUARTIERL’artiste s’engage, peint avec les jeunes, mène des « visites graff » et planche aujourd’hui sur Ourcq Living Colors (les 5 et 6 juillet prochains), qui verra la réalisation « live » de deux murs. Surtout, il oeuvre pour la mémoire d’un secteur en pleine métamorphose : « Je peins sur des bâtiments voués à disparaître, sur ce mille-feuille urbain. Avec mes oeuvres, j’attire l’oeil sur ce patrimoine, je le préserve de l’oubli. Je joue sur l’inconscient collectif. » Dans l’arrondissement voisin (20e), au sommet du parc de Belleville, Julien « Seth » Malland évoque, quant à lui, ses voyages autour du globe pour expliquer l’évolution de son art. Sur les pylônes du belvédère,  ses personnages poétiques aux lignes douces, livrés aux tourbillons de leur rêve, regardent Paris. « Aux Arts-Déco, je me sentais à l’étroit sur mes toiles, confie-t-il. La rue, l’environnement et le support des murs m’offrent une liberté grandeur nature. Après des débuts dans le lettrage, mes voyages en Inde ou au Brésil m’ont enseigné d’autres esthétiques, d’autres façons d’investir l’espace. J’aime raconter des histoires ! » PARTOUT DES PEPITESPlus bas, rue des Cascades, les anges et les gargouilles d’Ender, au pochoir, en narrent d’autres : inspirés de l’imagerie de l’art classique, ils frottent leurs couches multiples de gris, aux aspérités des  murs, aux feuillages, regardent tristement les passants. Le 20e regorge de pépites : les bonshommes de Mesnager, les oeuvres de Nemo, et surtout ce « high spot », la rue Dénoyez, à Belleville, paradis des graffeurs. Autant de trésors que sacralise aujourd'hui la mairie du 20e, qui installe un « parcours du graff », avec l’association Art Azoï (2), commanditaire de la fresque de Seth, organisatrice d’expositions sur le mur du square Karcher, et de la partie « Street Art » de l’été du Canal (Paris 19e, du 5 juillet au 24 août). L’association Underground Paris  3) propose également des visites et des ateliers graff. Dans le 13e, lieu phare de l’art de rue avec la Tour 13, récemment démolie, et le squat d’artistes Les Frigos, ça s’organise aussi : sur le profil d’immeubles, la galerie Itinerrance offre un musée à ciel ouvert avec des fresques gigantesques peintes par des artistes internationaux (Shepard Fairey, C215, etc.). Institutionnalisé ? Récupéré ? Le graff, le street art, désormais en galerie, aux enchères (chez Artcurial), dans les sous-sols du Palais de Tokyo (Lasco Project), et même au Panthéon (le photographe JR expose les  portraits de 4 000 inconnus, jusqu’en octobre), aurait-il perdu son côté contestataire ? Quant à la dichotomie graff/street art : « Pochoirs, collages, photos, peinture, etc. Pour la première fois, un support, la rue, unit un même mouvement », dit Ender. « Quel que soit le média, on s’approprie l’espace urbain », complète Seth. Car l’essentiel est bien ici : dans les milliers d’histoires que livrent les murs de Paris.
Soixante-dix ans après le chef-d'œuvre de Jean Cocteau, le réalisateur Christophe Gans adapte La Belle et la Bête. Plongée au cœur du film français le plus attendu de 2014. Sacrilège ! Christophe Gans savait bien qu'on allait le traiter d'hérétique... Comment oser une nouvelle adaptation de La Belle et la Bête, près de soixante-dix ans après le chef-d'œuvre de Cocteau, et vingt ans après la version Disney, premier long-métrage animé sélectionné à l'Oscar du meilleur film ? Alors qu'il nous reçoit dans les bureaux de Boulogne où il apporte les dernières touches à son film, Christophe Gans balaie d'emblée la question des références. S'est-il senti écrasé par l'ombre de Cocteau ? " Pas tant que ça... J'imagine que certains critiques vont crier au blasphème mais son style est si marqué, son œuvre si personnelle, qu'elle laisse le champ libre à d'autres interprétations du conte. Et contrairement à Cocteau qui s'est inspiré d'une version de dix pages, nous avons choisi de revenir à la version originale de madame de Villeneuve (sortie en 1740) et de réintroduire certains éléments. " La faillite du père de Belle, la superficialité et l'égoïsme de ses deux sœurs, le château comme vestige d'une époque révolue et surtout les origines de la transformation de la Bête (expliquée en une courte phrase dans la version de Cocteau !) prennent ici une nouvelle dimension, comme en témoignent les scènes où Belle, découvrant la demeure de la Bête, voit se superposer plusieurs périodes. Une référence aux multiples dimensions de Silent Hill, le thriller fantastique réalisé en 2007 par Gans ? Peut-être, mais les costumes et l'époque évoquent plutôt le deuxième film du réalisateur, Le Pacte des loups (2001). " Contrairement au Pacte qui avait été tourné en décors naturels sur près de 130 jours, La Belle et la Bête n'en a nécessité que cinquante-sept dans les studios de Berlin... Par contre, le travail en post-production est énorme : sur mille cent plans au total, mille font appel aux effets spéciaux. " Le résultat ? Du visage de la Bête (inspiré du lion de la place Denfert-Rochereau !) aux créatures fantasmagoriques en passant par les paysages, on n'avait jamais vu ça dans une production française. Face à Belle, interprétée par Léa Seydoux (" Je l'avais découverte dans le Robin des Bois de Ridley Scott, sans doute mon cinéaste préféré ", dixit Gans), Vincent Cassel en Bête laisse pleinement éclater sa part animale, romantique... Sensuelle ? " Inutile de le cacher, ce qui m'a toujours séduit dans le conte, c'est sa dimension transgressive, explique le metteur en scène. Au début du film, Belle est une enfant, qui devient peu à peu femme... Avec Sandra Vo-Anh (coscénariste), nous avons voulu glisser quelques petits symboles et des clés de lecture, mais je ne vous en dirai pas plus. " Qu'on se rassure, les spectateurs de tous âges peuvent apprécier cette somptueuse relecture à la fois respectueuse du conte et profondément moderne. Hérésie mille fois pardonnée... Texte : Frédéric Granier Photo : Décors et effets spéciaux somptueux, le budget du film avoisine les trente-trois millions d'euros. Crédit : © 2014 Eskwad - Pathé Production - TF1 Films Production - Achte/Neunte/Zwölfte/Achtzehnte Babelsberg Film GMBH - 120 Films
Chef-d'œuvre de l'art gothique célébré par Victor Hugo, Notre-Dame accueille chaque année 14 millions de visiteurs venus admirer ses merveilles. Mais en coulisses, on trouve aussi de bien beaux trésors cachés. Visite guidée.On s'attend presque à croiser le fantôme d'Esmeralda ou l'esprit de la Stryge, la plus célèbre des chimères qui orne la galerie de Notre-Dame... Le bois craque sous les pas, l'écho résonne, et l'on prend garde de ne pas trébucher dans l'escalier en colimaçon qui mène à la flèche - le plus haut point de Notre-Dame, fermé au public pour des raisons évidentes d'accès et de sécurité. Jean-Pierre Cartier, bénévole depuis trente ans et guide de l'association C.A.S.A. (communautés d'accueil dans les sites artistiques), se fraie un chemin, lui qui connaît mieux que personne les recoins de cette " vieille dame " célébrée au Moyen Âge et dont la construction dura 107 ans (l'expression " Je ne t'attendrai pas 107 ans " vient de là !). Pourtant, si la cathédrale accueille aujourd'hui un tiers des touristes venus découvrir la capitale, elle tomba en désuétude au XIXe siècle, après les saccages de la période révolutionnaire. Le grand orgue, lui aussi inaccessible aux visiteurs, garde encore les stigmates de l'époque, et l'on ne retrouva jamais les sceaux qui ornaient les tuyaux de l'instrument majestueux. Il faudra attendre l'énorme succès du roman de Victor Hugo (publié en 1830) et un engouement populaire sans précédent pour convaincre de la nécessité d'une rénovation, entreprise par Lassus et Viollet-le-Duc - qui recomposent, de 1847 à 1864, une partie du décor sculpté d'après des documents anciens. Depuis, impossible d'imaginer Paris sans Notre-Dame et ses mystères. Direction ensuite le presbytère, situé au sud du monument, qui abrite les services administratifs, le rectorat et les salles de réception. Ici, monseigneur Patrick Jacquin, recteur-archiprêtre de la cathédrale, a coordonné l'année dernière les célébrations du Jubilé des 850 ans. Colloques, concerts, pèlerinages, expositions : l'anniversaire a notamment été l'occasion d'inaugurer huit nouvelles cloches dans la tour nord et un nouveau bourdon dans la tour sud aux côtés du grand, surnommé Emmanuel (car toutes les cloches ont leur petit nom...). De quoi retrouver le paysage sonore de la fin du XVIIIe siècle. Confirmation : pour aller admirer les treize tonnes d'acier de près, il est vivement conseillé de porter un casque antibruit. Et si les fentes du beffroi permettent toujours au son de descendre, le respect de la tradition a ses limites : ce ne sont plus les mendiants rameutés pour l'occasion (d'où l'expression " clochards ") qui sonnent les célébrations : tout est désormais automatisé. Quasimodo aurait aujourd'hui bien besoin d'une reconversion...Texte : Frédéric Granier Photos : Jean-Marc Dupuis/Telekokot
De la Bohème de Montmartre aux peintres de Montparnasse jusqu'au renouveau actuel porté par de grandes manifestations comme la Fiac, Paris a toujours été un territoire de création.Capitale des arts depuis... 1900 ! Depuis les grandes Expositions universelles de 1889 et 1900, qui firent de Paris la capitale mondiale de la modernité, la Ville lumière n'a rien perdu de son éclat. Elle devient même aujourd'hui l'une des scènes artistiques les plus excitantes d'Europe, avec des lieux en gestation dont certains vont éclore à l'automne 2014, telles la Philharmonie de Paris, salle de concert construite par Jean Nouvel à La Villette, ou la Fondation Vuitton, dans un bâtiment érigé par Frank Gehry au Jardin d'Acclimatation. De quoi ouvrir de nouveaux chemins pour la vie artistique de la capitale, dont le cœur battant s'est déplacé de quartier en quartier, s'élargissant jusqu'à toucher le " haut " - les collines de Belleville et le nord de Paris où le cinéma Le Louxor, désaffecté depuis 1987, vient d'être ressuscité - mais aussi d'autres cimes expérimentales, celle des banlieues comme Pierrefitte, où les Archives nationales se sont délocalisées l'année dernière. À la fin du XIXe siècle, c'était déjà sur les hauteurs que l'avant-garde artistique avait élu refuge. Sur " la Butte des plaisirs ", à Montmartre, impressionnistes et expressionnistes trouvaient leurs sujets dans les folles nuits du " Gai Paris ". On y croise à l'époque Renoir, qui transporte son chevalet jusqu'au Moulin de la Galette, ou Toulouse-Lautrec croquant les demoiselles des bals de Pigalle. Ici, on vit de bohème et d'absinthe. Mais le quartier, qui regorge de cafés chantants, bals et cirques depuis l'assouplissement de la réglementation des théâtres en 1864, offre surtout des sujets en or aux artistes qui cherchent à montrer la vie quotidienne. Au cours de la Première Guerre mondiale, l'avant-garde artistique abandonne Montmartre, et Montparnasse devient la terre d'asile des artistes cosmopolites, dont certains fuient les pogroms d'Europe de l'Est, tels Soutine ou Chagall. Jusqu'au milieu des années 1960, de la gare à l'avenue de l'Observatoire se multiplient ateliers, académies libres, pensions et cafés. On y règle parfois sa note avec un dessin ou un tableautin - certains commerces deviennent ainsi de véritables musées d'avant-garde, ouverts à tous. Des écrivains comme Hemingway élisent domicile au Sélect. Tandis que Picasso, Modigliani et Juan Gris forment la faune des " rotondistes ". Juste en face, le Bulgare Pascin et le Tchèque Georges Kars s'emparent de la terrasse du Dôme. Des années 1970 à l'aube du nouveau millénaire, Paris est éclipsée par les tendances américaines comme le pop art ou le minimalisme. Mais la Ville lumière résiste, trouve de nouvelles armes, notamment dans l'ouverture de musées et centres d'art dédiés à la création moderne et contemporaine. Inauguré en 1977, le Centre Pompidou accueille désormais plus de cinq millions de visiteurs par an. Quant au Palais de Tokyo, rouvert l'année dernière après aménagement des sous-sols, il est aujourd'hui le plus grand centre d'art au monde (22 000 m2) ! Autres éléments de fierté pour la capitale, ses foires au succès éclatant, comme la Fiac (lire page 32)... C'est dire si la capitale a réussi le pari du renouveau. Et c'est à l'Est que ça bouge le plus : Belleville, aux rues couvertes d'œuvres éphémères (tags, collages, mosaïques...), est de plus en plus branché et ses galeries confirment leur succès. Il y a dix ans déjà, certains osaient miser sur le potentiel du Chinatown parisien, à l'instar de la galerie Jocelyn Wolff. Plus récemment, Marcelle Alix, Crèvecœur, Samy Abraham et Balice-Hertling ont décidé d'y défendre la crème des artistes internationaux. Autour de la gare du Nord, où les artistes, attirés par le prix des loyers, sont en nombre, la galerie Poggi fait depuis deux ans un joli travail de défrichage et attire dans son espace les meilleurs de la scène contemporaine : de Bertrand Lamarche à Julien Crépieux... Non loin de l'Eurostar et du Thalys, le lieu est devenu une salle des pas perdus pour collectionneurs belges et londoniens. D'autres marchands, tels Gagosian ou Ropac, à l'étroit dans Paris, n'hésitent plus à franchir le périphérique. Ils ne font pas fausse route, l'honorable fréquentation du Mac/Val, centre d'art contemporain, installé depuis huit ans à Ivry-sur-Seine, le prouve. Plus loin, jusqu'au plateau des Bosquets à Montfermeil, on bouillonne aussi d'idées.PAR MALIKA BAUWENS
Imaginé en 1678 par le jardinier Jean-Baptiste de La Quintinie à la demande de Louis XIV, le Potager du Roi, à Versailles, est toujours en activité.Carottes, asperges, rhubarbe, plantes aromatiques et fleurs comestibles... en quelques heures seulement, tout a disparu du petit étal installé dans la boutique-librairie. Trois fois par semaine, Jacky Provost vend la production du Potager du Roi aux habitants du quartier Saint-Louis à Versailles. Certains connaisseurs font même le trajet de Paris. Autour des épinards et des fleurs de ciboulette, le jeune homme partage ses recettes et explique les conditions de production de ces fruits et légumes de saison. " Notre travail, c'est de conserver le patrimoine mais aussi de le transmettre ", résume-t-il. Un patrimoine culturel et gustatif vieux de quatre siècles. C'est ici que, en 1678, sur un terrain marécageux de neuf hectares surnommé " l'étang puant ", Jean-Baptiste de La Quintinie, avocat reconverti dans le jardinage, bâtit un jardin potager pour garnir la table du roi Louis XIV. Les grands travaux du château de Versailles ont commencé quelques années plus tôt et le Potager du Roi va devenir un lieu de production mais aussi un jardin d'agrément et de curiosité. Les aristocrates flânent parmi les cinq mille arbres fruitiers. Autrefois réservé aux élites, le jardin est aujourd'hui ouvert à tous. Plus de quatre cent cinquante variétés fruitières sont représentées et on trouve entre trois cents et quatre cents variétés de légumes, selon les années. Dressées en espalier contre les murs ou taillées en fuseau, soixante-deux formes évoquent les techniques utilisées dès le XVIIe siècle pour diversifier la production et optimiser la qualité des fruits. Casquette sur la tête, Antoine Jacobsohn interrompt soudain la visite pour surveiller la croissance de pieds de figuiers dans la pépinière. Pour le responsable du potager, le jardin est " un idéal de culture en commun ". Il permet de " connaître et com-pren-dre le passé pour mieux l'intégrer au présent. On vient visiter un chef-d'œuvre historique et on repart avec une meilleure compré-hension des enjeux agricoles et des manières de cultiver. " Le Potager du Roi offre une leçon d'histoire dans un cabinet de curiosités en plein air. Les genoux ancrés dans la terre, David Provost, jardinier ici depuis quinze ans, se laisse volontiers interrompre. Aux pieds de la statue de La Quintinie, il cultive des légumes anciens ou venus d'ailleurs, fidèle à l'esprit du jardinier du roi, toujours en quête de nouveauté. Des plantes aromatiques venues du Japon commencent à sortir de terre tandis que la mandragore côtoie des oignons rocamboles qui agitent leurs bulbes comme des grelots. David prend beaucoup de plaisir à faire découvrir au public " ces saveurs parfois oubliées ou méconnues " et s'amuse en observant le visage surpris du curieux qui ose goûter une feuille de menthe-coq, plante aromatique au goût amer très prononcé. Le visiteur quitte le Potager du Roi le palais encore tout imprégné de saveurs, avec l'impression d'avoir pénétré, le temps d'une visite, dans un laboratoire de création. KLe Potager du Roi : 10, rue du Maréchal-Joffre, 78000 Versailles (01 39 24 62 62, potager-du-roi.fr). D'avril à octobre. Marchés : mardi, jeudi et samedi dès 10 h. Texte : Oriane Laromiguière Photos : Stéphane Remael
C'est dans un hôtel particulier biscornu de Saint-Germain-des-Prés que se façonne depuis un siècle la mythologie littéraire parisienne. Tour du propriétaire. Le pavillon de la Pléiade où le comité avait coutume de se réunir. Ci-dessus, l'écrivain Aurélien Manya se plie au jeu des dédicaces.Proust, Gide, Camus... ces murs ont vu passer le fleuron de la littérature française Bienvenue dans le Saint des Saints. Un salon, dit de la Pléiade - du nom de la célèbre collection -, dans lequel se réunit à huis clos le comité de lecture. Un jeudi par mois, quinze sages, sous la houlette d'Antoine Gallimard, président aux destinées littéraires de la maison centenaire. Le salon, lui, reste interdit à l'objectif du photogaphe. C'est frustrant mais n'est-ce pas de cette aura de mystère que se forgent les mythes ? Pensez Proust, Camus, Malraux, Kessel, Aragon, Sartre... Jusqu'aux récents Goncourt Jonathan Littell, Marie NDiaye et Alexis Jenni. Un panthéon des lettres qui a pour dénominateur commun d'avoir été " élu " en comité de lecture par ces sages. Âgés de 38 à 91 ans, et élus à vie, ces derniers n'ont qu'un but : dénicher parmi les 6 000 à 8 000 manuscrits reçus par la poste certains des quatre-vingt-dix titres qui seront publiés dans la Blanche, fleuron des collections du plus prestigieux éditeur français. " Les manuscrits reçus par la poste sont confiés à des lecteurs professionnels qui font un premier tri en vue du comité. Une vingtaine est alors examinée sur le seul critère de la qualité littéraire ", explique Philippe Demanet, son secrétaire. Chacun des éditeurs est chargé de rédiger une fiche de lecture sur le ou les manuscrits dont il se voit confier la lecture. Des notes sont attribuées sur une échelle de 2 à 1 et de quart en quart : de 2 à 1,5, le manuscrit est le plus souvent refusé ; de 1,5 à 1, il est qualifié. Collectif et de tradition écrite, ce système, unique dans l'édition, existe depuis 1921. " C'est un atout, convient Philippe Demanet, qui garantit la multiplicité des esthétiques. " Et assure à Gallimard sa liberté éditoriale, fidèle ainsi à l'esprit insufflé par André Gide à la naissance, il y a plus de cent ans, de son ancêtre, la Nouvelle Revue Française. Qualifié, le manuscrit échoit ensuite au membre du comité qui l'a le plus défendu. Le plus jeune d'entre eux est aussi l'éditeur de Philippe Djian. À 38 ans, Thomas Simonnet dit se situer, par rapport aux auteurs, en " premier interlocuteur du monde extérieur et dernier de leur monde intérieur ". Son travail est celui d'un accompagnateur, qui ne fait que suggérer à l'auteur des amendements. Une fois le texte finalisé, l'éditeur, parfois avec l'auteur, le présente aux différents services (marketing, commercial, presse), chargés de donner une existence commerciale viable à cette matière qui deviendra bientôt un livre. Fonction du potentiel commercial de l'ouvrage, le tirage est fixé par le service des ventes. Une spécificité, quand l'éditeur a voix au chapitre dans les autres maisons. " Antoine [Gallimard] compte sur nous pour tenir les cordons de la bourse ", sourit Philippe Le Tendre. Ce directeur des ventes, dans la maison depuis 1976, confie ne pas avoir d'autres loisirs que la lecture. Lire, encore et toujours, une passion maison, que perpétuent depuis trois générations les Gallimard, père (Gaston), fils (Claude) et petit-fils (Antoine). Une affaire de famille en somme. KLe travail de l'éditeur est celui d'un accompagnateurTexte : Alexis Tain Photos : Thierry Bouët
Considéré comme l'un des plus grands nez français, il hisse le sellier au rang des grands noms du parfum. Reportage à Grasse.Sur sa carte de visite, un intitulé, sobre : parfumeur. Celui qui passe pour être l'un des nez les plus doués de sa génération aime la simplicité. Il pourrait pourtant en faire rougir plus d'un à l'évocation de ses quarante fragrances à succès : Déclaration (Cartier), l'Eau parfumée au Thé Vert (Bulgari), In Love Again (Yves Saint Laurent) ou Globe (Rochas). Sans oublier - depuis qu'il est parfumeur exclusif pour Hermès - la " série " des Jardins, Terre, Voyage, ou Kelly Calèche...Jean-Claude Ellena, 65 ans, compose dans une maison cubique des années 1970. À travers ses larges baies vitrées, son regard s'égare parfois dans la Méditerranée. Ou vers Grasse où, entré à l'usine de parfums à 16 ans, l'autodidacte apprend le goût des essences et des alambics. Aujourd'hui, l'amateur de jardins compose ses formules à la plume et les fait préparer par son assistante qui pioche dans un petit carrousel de flacons. Il existe actuellement 10 000 molécules naturelles ou artificielles. Les parfumeurs en utilisent en général de 1 000 à 1 200. Lui s'en contente de... 200. " Là aussi, on reste simple ", dit-il. Puis, après 100 ou 200 allers-retours, les préparations les plus enivrantes finiront dans l'un des 20 millions de flacons fabriqués chaque année par Hermès. Après une carrière de parfumeur de Genève à New York, son retour dans le Midi pour la maison parisienne au grand " H " lui permet de disposer des experts de la capitale mondiale du parfum pour des compositions " sur mesure " et d'" écrire " deux à trois parfums par an. " L'essence de lavande, confie-t-il, a une très légère odeur d'urine. J'ai voulu éliminer l'une des 500 molécules qui en est la cause. Un chimiste de Grasse a " tronçonné " la fleur en paquets de 50 molécules. J'ai ainsi pu identifier et extraire le paquet responsable de ces relents. Résultat : " Pour Brin de Réglisse, j'utilise une essence de lavande parfaite. Le seul problème : son prix est passé de 60 à 800 e [le kg, ndlr]. Mais Hermès me fait confiance... "Cette confiance fut d'ailleurs une condition de sa venue dans la maison du faubourg Saint-Honoré, en 2004. " J'ai exigé de n'avoir à convaincre que Catherine Fulconis, présidente d'Hermès Parfums. Et surtout pas les âmes chagrines qui veulent toutes la même chose en ciblant les mêmes consommateurs avec les mêmes tendances ! " Dans son laboratoire de Cabris, Jean-Claude Ellena n'essaie pas de " reconstituer des odeurs ". Il veut " créer l'image" , se veut " illusionniste ". Écrivain des parfums, il a fait sienne la définition d'Italo Calvino : " Un classique est un livre qui n'a jamais fini de dire ce qu'il a à dire. " C'est sans doute aussi vrai avec ses fragances.Texte : Antoine de Tournemire